Résultats

Plusieurs modalités ont été retenues pour mener à bien ce projet de recherche-action-création. Au printemps 2021, une phase d’exploration avait pour intention, par le biais d’entretiens semi-directifs, de préciser les hypothèses de travail. Une démarche quantitative a été initiée en partenariat avec le Ladyss, laboratoire d’économie : un questionnaire a été adressé aux CAE au printemps 2022, permettant de récolter les données d’environ 500 répondant·es de 70 CAE différentes. Ce questionnaire, dans ses modalités, est à considérer à la fois comme l’espace pour tester la robustesse de certaines hypothèses de recherche et a été conçu comme une action d’enquête conscientisante.

Une démarche qualitative (5 focus group thématiques) a permis de croiser ces résultats avec les données quantitatives et de consolider certaines données ou tendances issues du questionnaire. 

Avant la coopérative

« J’avais l’envie de changer et je n’étais pas forcément en accord avec les valeurs de l’entreprise. J’avais besoin de trouver une voie qui me correspond mieux. »

Extrait d’entretien

« J’ai été licencié de mon dernier emploi avec maltraitance. Je suis toujours en procès avec cet employeur. J’ai un dégoût et une grande méfiance des patrons. Jamais je ne pourrai retourner dans un système classique. »

Témoignage issu du questionnaire de recherche
  • `88% de notre population a un bac +2 et presque la moitié un bac+5
  • Arrivant en moyenne vers la quarantaine, ils ont bien mené leurs barques, chargée de leurs expériences professionnelles, de leurs sommes de compétences, de leurs réseaux !
  • Le salariat n’a, hélas, pas été un long fleuve tranquille : désaccord sur le sens, les valeurs. travail de qualité dégradé… Pour les plus exposés, les tempêtes et les foudres du salariat se sont abattus sur eux.
  • 41% déclarent avoir vécu un épuisement professionnel avant leur arrivée en coopérative et on ne compte pas les harcelés, brimés ou ceux qui ont vécu des discriminations.

Choix coopératif

  • Arrivé·es à bon port, c’est l’occasion d’un nouveau départ !
  • 62 % entrent en coopérative pour l’autonomie

« J’ai toujours eu, depuis mon premier stage, un problème avec la hiérarchie. Ca mange un bout de ma liberté, j’ai l’impression de perdre de l’indépendance. »

Extrait entretien
  • 30% déclarent à l’entrée «C’est fini le salariat, ce n’est plus pour moi !’’
  • 64% font le choix coopératif pour être en cohérence avec leurs valeurs.

L’ancienneté en question

  • L’ancienneté moyenne est entre 4 et 5 ans
  • 5 ans pour les hommes / 4 ans pour les femmes
  • 70% des entrepreneur·es auront quitté la coopérative avant la fin de la troisième année
  • 27% ont plus de 6 ans d’ancienneté
  • Mais 78% ont la volonté d’inscrire leur activité dans la durée

Entre l’ancienneté moyenne et la volonté de s’inscrire dans la durée, doit-on y voir un paradoxe ? Ou alors, cette ancienneté va t-elle dans le sens de la CAE comme espace test ou de transition ? Pour affiner, il convient d’aller explorer les motifs de sorties de la CAE.

Focus sur les seniors

Nous observons un vieillissement de la population coopérative.

  • 33 % de la population à + de 50 ans. (+ 6 ans entre 2016 et 2023)

Au niveau déclaratif, nous sommes face à des individus qui présentent des signes d’épanouissement, de joie et de plaisir à être. Les plus de 50 ans sont certes face à des problématiques spécifiques (perspectives fin de carrière et transmission pour l’activité et une responsabilité familiale qui s’intensifie avec la charge des parents), mais ils déclarent être en meilleure santé mentale et physique que les moins de 50 ans. Une attention est donc à porter en amont et en prévention : consolider les trajectoires de la tranche d’âge des 40/49 (40,8% de la population), plus exposée à des risques.

Voir la démarche spécifique FACT senior.

Ce qui mobilise

L’amour du travail

Le carburant des entrepreneur·es, c’est la passion de l’activité.
90 % estiment faire un travail de qualité !
Le travail, c’est la manière d’exprimer une façon d’exister.
Et pour beaucoup, une caractéristique essentielle de leur épanouissement.

L’autonomie

Être et faire comme iels le souhaitent, dans toutes les directions possibles : vivre le travail autrement dans l’organisation de soi et de l’activité (volume, horaire, mono/multiactivités, avec qui, pour qui, sens et but de l’action, valeurs traduites en actes).
L’autonomie est le premier critère de satisfaction chez les entrepreneur·es.

  • autonomie décisionnelle : 1er critère de satisfaction (70 %)
  • autonomie d’organisation des temps : 2ème critère de satisfaction (59 %)

Faire partie du collectif

81 % ont le sentiment d’appartenir à une structure coopérative à vocation sociale.
Les relations sociales coopératives apparaissent juste derrière l’autonomie dans les critères de satisfaction.

C’est une chance de pouvoir partager autant de valeurs”

Témoignage issu du questionnaire de recherche

Le statut social

Être indépendant·e (même en organisation coopérative) renvoie à un travail affranchi de “subordination” et ne “dépendant” pas d’autres. Cette valorisation sociale renvoie un bénéfice narcissique fort à être indépendant·e surtout s’ il y a eu un “échec” précédent dans le salariat. Si on ajoute à cette valorisation, la particularité coopérative, d’être associé·e autour de valeurs communes. Nous sommes face à un compromis intéressant en termes de “réussite sociale”.

Posture entrepreneur·e

La raison d’existence et de justifier sa place au sein du collectif coopératif est d’être dans une autonomie économique. De cette nécessité financière découle une posture entrepreneuriale socle comme référence identitaire centrale…

Et le sens !

… et ce qui est dans l’ombre

Revenu

Une baisse de la rémunération en devenant entrepreneur·e : -500€ en moyenne

Projection et Sécurité :

La majorité des interviewé·es épouse une forme de présentéisme
ou de présent hédoniste. Cette préférence est justifiée de manière
distincte par une forme de rationalisation.

  • 62 % a une visibilité maximale à quelques mois.

« Faire un plan quinquennal ne sert à rien. Il y a trop d’imprévisible.« 

Extrait d’entretien

La santé au second plan

  • Pour 58% leur rythme n’est pas compatible avec leur santé
  • 18% estiment avoir connu un épuisement professionnel dans leur activité en coopérative. NB : attention ce chiffre ne prend pas en compte celles et ceux qui ont quitté la coopérative suite à un épuisement. D’où la nécessité d’étudier les sorties.
  • 21% déclarent travailler dans l’urgence

Le versant expressif de l’emploi est fortement convoqué et
attendu. On veut pouvoir se réaliser, s’y exprimer et avoir
une action sur le monde de par son activité. Sont délaissés
des critères plus instrumentaux comme le revenu, la sécurité.
Les entrepreneur·es ont beau rejeter le salariat (les conditions dans lesquelles s’organise l’activité sous contrainte), iels adorent l’activité de travail. C’est l’émancipation dans l’activité qui est recherchée. Pas celle en dehors.

Les risques

La répétition des ruptures, notamment l’épuisement professionnel

  • Parmi les 18 % d’épuisement professionnel en coopérative, 51 % avaient vécu un épuisement avant de créer leur activité.

Sur la coopération économique

L’idée reçue : la coopération économique permet de stabiliser les parcours : oui sur la rémunération mais… les conditions de travail se dégradent en collectif.
Sur le sentiment de travail dans l’urgence
– Activités individuelles : 13%
– Activités faites de diverses coopérations et marque collective : 30%
Sur l’épuisement pendant l’activité en coop
– Activités individuelles : 14%
– Activités faites de diverses coopérations et marque collective : 20%
Sur le temps de travail
– Activité individuelle : 32h/sem
– Faites de diverses coopérations et marque collective : 37h/sem
Travailler en collectif n’est pas synonyme d’amélioration des conditions de travail.  La coopération économique, comme toute organisation collective du travailler ensemble peut engendrer des rapports de pouvoir, de domination et de déséquilibre.

Le primat de la posture entrepreneuriale …

  • 68 % se sentent plus entrepreneur·es que salarié·es

… et la faible activation de la posture salariée

C’est à dire ? Essentiellement, le non recours à la protection sociale du salariat. Et pourquoi ? Les raisons invoquées sont de trois ordres :

  1. protéger une équipe surchargée
  2. laisser la place à celui ou celle qui en aurait plus besoin
  3. ne pas être un poids pour le collectif

“Dans ces moments-là, je ne vois pas très bien comment j’aurais pu demander à la coopérative. A qui, comment ? tu as l’impression qu’il est au bout du rouleau : au fait, j’ai un problème. Oui, bah comme tout le monde.”

Extrait d’entretien

Les accompagnements sont centrés essentiellement sur l’activité économique (entreprenariale) et certains champs sont passés sous silence (vieillissement, salaire, aidant, fin d’activité, réussite, famille, sentiment, fragilités, maladie, conflit, difficultés).

Le risque d’auto-exploitation

Un risque à l’avenir pour 26 % de notre population (40 % pour les 31/40 ans)

« Alors, un vrai risque pour tout le monde, c’est l’auto asservissement. C’est le point d’attention des accompagnants selon moi. Aide au développement et veiller à ce que les entrepreneur.es ne bossent pas comme des malades.”

Extrait d’entretien

Focus sur le genre

Malheureusement le milieu coopératif n’est pas hermétique aux discriminations de genre et des inégalités perdurent.

Sur le revenu
– le revenu moyen en CAE : 1 449 euros.
Pour les hommes, il est de 1653 euros, et de 1339 pour les femmes.

Sur l’ancienneté
– 27% de notre échantillon a plus de 6 ans d’ancienneté :
33% des hommes et 23% des femmes

Sur le temps de travail
La satisfaction du temps de travail s’inverse en fonction du type d’activité
– Activité individuelle : F : 65% // H : 56%
– Faites de diverses coopérations et marque collective : F : 57% H : 66%
– En cas de pause pour des raisons personnelles, arrêt maladie pour les F 35% / H 52%

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